In a nutshell: Four outstanding actors face one another in a play by the talented Yasmina Reza, directed by Roman Polanski, no less. Minor fairly static work but good times.
En cette période de Noël alors que nos critiques réguliers et, probablement, nombre de cinéphiles, reviennent sur l’année écoulée et les bons films qu’ils ont pu apprécier et affutent leur classement – Top 10 à venir … -, Miss J. et moi-même tentons désespérément de nous mettre à jour car le temps nous a manqué de pouvoir recenser tous les films que nous avons eu la chance de voir ces 12 derniers mois. Certains s’en sortent bien mais ce serait péché que d’en oublier d’autres (dire que Tree of Life, Pina ou The Trotsky ne seront peut-être pas chroniqués !).
En ce dimanche, jour de Noël, que nous souhaitons chaleureusement à tous, la majorité de nos lecteurs passera probablement la journée en famille dans un face à face souvent affectueux, parfois tendu, régulièrement convenu. Rien de mieux en ce jour que de proposer l’adaptation sur grand écran de l’une des pièces mineures de Yasmina Réza, Le Dieu du Carnage, par le très talentueux Roman Polanski. Carnage narre la rencontre de deux couples de parents dont les enfants se sont battus, l’un ayant frappé l’autre avec un bâton et lui ayant cassé une dent. Réunis pour agir de manière constructive et permettre à leur progéniture de se réconcilier, le rendez-vous s’éternise et le vernis de civilisation se craquèle pour laisser apparaître la véritable nature de chacun. Servi par une distribution exceptionnelle, la partition est jouée au demi ton près et le plaisir de voir Christoph Waltz et Kate Winslet se mesurer à Jodie Foster (qui en fait peut-être un poil trop) et John C. Reilly vaut le prix du billet. Ces acteurs sont merveilleux. Rien de moins.
Le film n’est cependant pas le film le plus abouti du réalisateur pour plusieurs raisons. Tout d’abord la pièce de Yasmina Réza n’est pas aussi solide que ce qu’elle pourrait être, extrêmement statique, elle oblige, en dépit de tout bon sens, deux couples à rester dans un salon alors que la logique des personnages eût voulu qu’ils se séparent très vite. Si cette unité de lieu est précieuse au théâtre, elle paraît souvent moins crédible au cinéma et malgré la remarquable fluidité de la caméra de Polanski, on ne réussit guère à atteindre cette suspension de l’incrédulité dans laquelle tout bon spectateur consent à se plonger une fois le rideau levé. Ensuite, le recours à l’alcool (un excellent whisky) pour faire avancer l’action rend boulevardière la tension créée entre les quatre antagonistes et la frustration, la cruauté, la profondeur sous-jacente à la farce s’estompent. Enfin, à son habitude, le réalisateur donne l’impression de bâcler la fin de son film qu’il clôt avec une brutalité désarçonnante.
La comédie reste brillante, l’interprétation virtuose, la mise en scène au cordeau, et l’intelligence de Polanski s’exprime pleinement tant la caméra accompagne le point de vue de chacun et défend la subjectivité des quatre personnages. Il est, de plus, difficile de ne pas penser que la pièce reflète la vie et les thèmes de prédilection du réalisateur français et polonais qui du Locataire au Pianiste ou au Ghost Writer revient sans cesse au huis-clos, à la sauvagerie sous-jacente des hommes et leur pulsion, jusqu’à l’humour grinçant qui enrobe le tout. Cet ajout amène une dimension supplémentaire à cette farce sociologique assez formatée et relève le côté attendu, intello-chic, khâgneux moqueur, que l’on trouve parfois dans les oeuvres de Réza. Que tout cela ne vous décourage pas néanmoins d’aller apprécier ce petit plaisir qui démonte si bien les faux semblants et les bons sentiments servi, je le redis, par des acteurs dont le bonheur à jouer, Waltz en tête, est jouissif.
Bonne fêtes à toutes et tous !
En résumé : Quand on laisse deux couples soit-disant civilisés dans un appartement pendant quelques heures pour régler une dispute entre leurs enfants, c’est la fin du monde, mais un beau moment cinématographique.
Happy Christmas, dear readers! Here at Franglaisreview we have quite the backlog of films to write up, but as we are all for alliteration, Carnage is our Christmas critique of choice. Polinski’s latest film is an adaptation of Yasmina Réza’s play The God of Carnage, a tense huis clos set in the living room of a New York apartment. It stars two sets of parents who have met up to try to come to an amicable arrangement after their two sons get into a fight, leaving one with a missing tooth. What begins superficially pleasantly quickly degenerates into a breathtaking meltdown where more than a few home truths are flung onto the table, and surface cracks in the characters’ lives and marriages tremble into giant crevasses.
This film really is a gift for its actors, as its intense unity of focus and the range of emotions covered allow for true virtuosity of performance. And Jodie Foster, John C. Reilly, Christoph Waltz and Kate Winslet are really up to the task. They gradually ratchet up the tension, flinching, snarling and sniping, all with a very pleasing mix of black humour which sent waves of laughter across the cinema throughout. As Monsieur D. has already pointed out, one of the weakness of the film at the cinema was the fact that it really doesn’t feel likely that this explosive set of characters would stay together in the same room for longer than, hm, ten minutes tops.
But on the other hand, who cares? With the close-up on the actors and the strong cinematic recreation of the stomach-churning intensity of the theatre play, it’s a bit like going to watch the Opera at the cinema (NB not that I would at the outrageous price UCG are asking for it in Paris – you could get into a real opera at that cost!!) It feels artificial, but you get to watch the best of the best performing their socks off. I’m not sure if it was supposed to be as funny as I found it – but I certainly had a great time, even if it was no Ghost Writer.



Notre admirable contributrice et amie, Mlle Clara, nous a très généreusement fait parvenir la critique que lui a inspiré ce film, très fidèle adaptation de Reza, contrepoint nécessaire, estimait-elle, aux nôtres bien trop tendres.
La voici avec nos remerciements les plus sincères et l’espérance qu’elle nous fera parvenir beaucoup d’autres de ses recensions en 2012 et que le débat qu’elle instaure sur cette page saura trouver des contradicteurs ou des laudateurs parmi nos lecteurs.
“Chers amis cinéphiles,
L’envie me prend de vous livrer mon sentiment sur Carnage que vous semblez avoir apprécié, même si vous soulignez qu’il ne s’agit d’un opus majeur du grand Polanski.
Pour moi, non seulement il ne s’agit en effet pas d’un film à la hauteur d’une œuvre cinématographique qui, si elle comporte des films ratés à la limite du ridicule (La Neuvième porte, pour ne pas le citer), recèle aussi des chef-d’œuvres (Le Pianiste, entre autres).
C’est entendu, Polanski est habité par la question de l’enfermement, thème récurrent dans son œuvre (encore présent dans le très beau Ghost writer) et qui renvoie à des problématiques biographiques qu’on connaît (de son enfance dans un ghetto à sa récente réclusion dans son chalet suisse). Et cette thématique est de nouveau à l’œuvre dans cette pièce de théâtre adaptée pour l’écran de Yasmina Reza, huis clos dans un appartement new-yorkais. Que le film puisse donner la sensation de théâtre filmé, c’est en effet le cas, mais ce n’est pas au fond un grief grave de mon point de vue, car on pourrait prendre du plaisir à un tel exercice de style, à un film réalisé comme une pause entre deux autres films plus cinématographiquement ambitieux.
Non, ce qui m’a mise mal à l’aise, sentiment qui n’a fait que croître après avoir « digéré » le film, c’est bien autre chose, qui tient à la substance même du film, à son propos, à son point de vue.
Le film est censé nous montrer que derrière le vernis de civilisation d’Américains de la bourgeoisie aisée se tapit le monstre de la sauvagerie, ces pulsions malséantes que chacun refoule soigneusement derrière une façade policée. Dont acte. Le « dieu du carnage » serait toujours prêt à bondir, telle la bête immonde qui s’agite dans le ventre de l’Europe… Et Roman Polanski, qui a été victime d’un moment tragique de l’Histoire où le pire est arrivé serait toujours dans cette posture de vigilance à l’égard de l’humanité qui pourrait récidiver.
Le problème, c’est que si on peut en effet trouver légitime de se méfier des démons de l’humanité, mettre en scène cette dimension humaine par l’intermédiaire d’une pièce de théâtre aussi faible que celle de Yasmina Reza affaiblit le propos. Sans être spécialiste de cette auteur, il me semble qu’il y a chez elle une espèce de haine de soi de mauvais aloi, quelque chose de la grande bourgeoise qui se gausse de la classe à laquelle elle appartient à bon compte – ah, ces Parisiens qui se piquent d’art contemporain en admirant une toile blanche…
Que nous montre Carnage ? Deux couples bien élevés, qui finissent par perdre leur sang froid, l’alcool aidant.
Mais au fond, qui perd réellement son sang froid dans Carnage ? Christopher Walz ? A peine. Tout juste semble-t-il excédé quand sa femme plonge son blackberry fétiche dans un vase à fleurs. Le reste du temps, l’odieux personnage, avocat de laboratoires pharmaceutiques criminels, complexe de supériorité et cynisme absolu tranquilles, reste ultra civilisé et maîtrise admirablement ses nerfs. Quant à l’époux de Jodie Foster, il apparaît comme un nounours bien sympathique, qui en a légitimement mare d’être marié à une virago psychorigide qui lui casse les couilles avec ses principes de « guilty socialist », pour utiliser l’expression de Woody Allen dans Tout le monde dit I love you.
Car c’est bien Jodie Foster qui s’en sort le plus mal. Cette femme qui est affable même avec les parents de l’enfant qui a frappé son fils, qui est prévenante avec son cake généreusement offert, qui est cultivée avec ses lectures et son activité d’écrivain, cette femme donc se révèle totalement hystérique. Jodie Foster ne ménage pas ses efforts pour jouer ce que Polanski lui a certainement demandé de faire (on le sait directif sur les plateaux). Elle en arrive à grimacer affreusement, à devenir laide, elle qui est pourtant une jolie femme. Son engagement pour les droits de l’homme est présenté comme un dérivatif, comme un refuge pour fuir ses frustrations de bonne femme mal dans sa peau, pour ne pas dire affublée d’un méchant balai dans le cul.
Kate Winslet s’en sort à peine mieux. La jolie femme au tient diaphane qui arrive impeccable au début du film, vomit copieusement, éructe, perd toute dignité, et se révèle aussi comme une espèce d’harpie.
Tout se passe comme si le film mettait en scène un matriarcat oppressant, le pouvoir aux Etats-unis, c’est bien connu, appartenant désormais aux femmes, castratrices et donneuses de leçons. Et là, on sent vraiment trop le règlement de compte de Polanski avec ces féministes américaines qui ne l’ont pas ménagé lors de son affaire de mœurs avec une mineure.
Alors, un film misanthrope et méchant qui dénonce avec délectation les travers humains ? Bof ! Si les femmes et les hommes étaient traités à égalité, on pourrait se poser la question. Mais ce n’est pas le cas.
En outre, on a l’impression que Polanski et Reza se sont vraiment trouvés pour mépriser ces occidentaux droits de l’hommiste, le péché des gens de gauche qui se donnent bonne conscience à peu de frais. C’est vrai que c’est tellement plus rock n’roll de lire Marc-Edouard Nabe et son nouveau roman édité à comptes d’auteur… Bref, Carnage m’est apparu non pas subversif, mais s’inscrivant terriblement dans un certain air du temps, où il est bon de dauber sur la bonne conscience écolo (Bruckner), sur les féministes enragées et mal baisées (Zemmour) et sur tous ces gauchistes bon teint qui pleurent sur le Darfour…
J’ai hâte que le grand Polanski fasse un nouveau bon film !”
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