In a nutshell: After a bloody Scream and a black Stone comes a “giallo”. And Monsieur JM in his masterful prose explains with precision and poise all the shades of the underlying horror one finds in most teenage years in Italy or anywhere. Ambiguous, sad, maybe at times slightly boring (if I believe what our reviewer told me), probably. Worthy of your attention? Per il signore JM, si!
Deux sujets s’affrontent.
Sujet apparent, fourni par le scénario : sur une trentaine d’années, un homme et une femme se loupent alors qu’ils en cessent de s’aimer. Ils se noient dans leurs problèmes psychologiques, dans leur amertume et dans leur mélancolie. Lui se rend coupable de la disparition de sa sœur, plus ou moins handicapée mentale ou plus ou moins autiste, on ne sait pas trop, mais il était son ange, son protecteur. Elle souffre de sa jambe accidentée qui l’oblige à boiter ; du coup, elle se sent différente, pas aimable, pas désirable et désire les filles qu’elle trouve normales, plus délurées, plus insolentes. Ils se rencontrent très jeunes, et même quand ils ne se connaissent pas encore, le montage met en relation leur destin de façon brutale. Donc une histoire de solitudes, de rancoeurs, d’oppression par le groupe aussi, surtout par la famille. Très peu de mots et un excès de regards, cruels, éteints, interdits, revendicatifs, jaloux, envieux, perdus.
Sujet caché, qui oriente toute la mise en scène : la forme, qui explose dès le premier plan du film. Une caméra hypermobile qui tourne autour d’enfants déguisés mais transformés en marionnettes effrayantes, repeintes, comme défigurées – des tons chromatiques violents, dans une dominante de rouges et de bleus – le spectacle de kermesse devient un théâtre intérieur meurtrier, psychotique – on reconnaît la musique des Goblins. Pas de doute, même si ça et là il y a d’autres citations, dont surtout la Carrie de Brian DePalma, ce film est marqué par le cinéma d’horreur italien des années 70 et 80. Cela porte un nom, c’est le giallo selon Dario Argento.
La question obsédante que pose le film : qu’est-ce que ça apporte ? Les films où l’esthétique l’emporte sur le récit ne manquent pas : on va souvent voir les films de Tim Burton pour cette raison, pour vivre cet écart entre des couleurs primaires, parfois laides, des personnages mélancoliques et la violence de ce monde très stylisé (d’ailleurs Sleepy Hollow était un hommage à ce cinéma italien). Le giallo, lui, est lié à des films d’horreur : les personnages n’existent que par des meurtres, victimes consentantes malgré elles et meurtrier fou et sanguinaire. Les corps sont ouverts, déchirés et face à des relations sociales artificielles, le cinéaste oppose des pulsions honteuses, haineuses, furieuses. D’un côté, un esprit malade, dont la puissance morbide ne passe pas par le langage des mots et investit l’image. De l’autre, des corps qu’on ne touche que pour les détruire. Le spectateur est le centre d’expériences et le cinéaste le fait passer du conte anodin à sa part cruelle, de l’image haute (Raphaël, Botticcelli) à l’image basse (le gore, le clip version hard rock), de la jouissance du suspense à l’horreur de voir l’intérieur des corps.
Ce qui est beau et réussi ici, c’est que le récit et la forme se complètent. Alors que le film est une histoire d’adolescence meurtrie à la Gus Van Sant, l’esthétique du giallo met en avant l’horreur sous-jacente aux émois de la jeunesse. Lorsque Matteo et Alice se rencontrent au ralenti et que cette scène est répétée, l’allusion à Elephant est claire : voilà le cœur amoureux et inoubliable. La musique est celle d’Ennio Morricone, dans L’oiseau au plumage de cristal, elle accompagnait les actes malsains du tueur masqué. La première rencontre sera donc celle d’une victime et d’un assassin sans qu’on sache trop quels rôles se donnent Matteo et Alice et cette ambiguïté fait la richesse de la mise en scène : comment ces parts jumelles vont-elles se reconnaître ?
Inversement, la forme du giallo était réservée à l’épouvante d’un assassin mystérieux et maléfique. Le film montre que cette forme convient aussi à des personnages solitaires, méfiants d’aimer et méfiants de soi. Il y a une tristesse propre à ces films, celle d’être le seul à voir, à vouloir savoir, à ne pas pouvoir oublier. Tristesse aussi à n’aimer que ce qui se dégrade, se déforme, se brise. Finalement, c’est un genre mélancolique, préromantique.
Il a fallu trente ans, un genre sans véritable descendance et un seul réalisateur de 36 ans pour s’approprier de façon personnelle le giallo et vouloir reconstruire une autre histoire du cinéma italien, qui ferait le lien entre le réalisme et la folie, Rossellini et Lynch (d’où la présence d’Isabella Rossellini en mère surprotectrice), la couleur et la brume ou, à l’image de la belle fin du film, l’émotion et l’étreinte.


